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Cinéma « The Eichmann show »

 

Nous sommes en Argentine, à Buenos Aires. Ricardo Klement vit paisiblement bien que repéré dès son arrivée en 1950.

Ce n’est que dix ans plus tard que le vent tourne pour alias Klement. L’homme est en réalité Adolf Eichmann, ancien officier SS de l’Allemagne nazie. Le 11 mai 1960, le Mossad l’enlève. Drogué et à demi conscient, il vole vers Israel afin d’être jugé à Jérusalem (1). Ce n’est ni un tribunal allemand, ni une cour internationale qui va donc entendre Eichmann (2). Celui-ci est défendu par Robert Servatius, avocat allemand de Cologne, choisi par la famille d’Eichmann. Cependant la famille ne peut payer qu’une somme modeste et les honoraires seront finalement payés par le gouvernement israélien, le gouvernement allemand ayant refusé de couvrir les frais du procès. A l’issue d’un procès, qui va durer quatre mois, et au cours duquel 110 témoins vont raconter publiquement leur arrestation, leur captivité, leur souffrance, leur torture, il est reconnu coupable de crimes contre le peuple juif (3), contre l’humanité, crimes de guerre et appartenance à des organisations ennemies. Il est condamné à mort par pendaison. La sentence est exécutée dans la nuit du 31 mai au 1er juin 1962. Afin de faire disparaître toute trace du criminel nazi, une crémation du corps a lieu et les cendres sont jetées à la mer, au large des côtes mais au delà des eaux territoriales israéliennes.

Le procès Eichmann qui s’est déroulé du 11 avril au 14 août 1961 à Jérusalem a été suivi par des millions de personnes à travers 37 pays, grâce à la télévision. C’était la première fois qu’un procès d’une telle envergure était filmé et diffusé dans le monde entier. Chaque jour, des extraits d’enregistrement étaient acheminés par avion aux Etats Unis. Comment cela a pu être possible ? C’est ce que nous propose le film de Paul Andrew Williams, intitulé « The Eichmann show  – le procès d’un responsable nazi » dans lequel il entrelace savamment des images d’archive et sa fiction.

affiche_film

Affiche du film « The Eichmann Show » – photographie de Stefan Hill (2015)

Williams retrace le travail de la société américaine, Capital Cities Broadcasting Corporation, qui avait obtenu un contrat d’exclusivité pour l’enregistrement intégral des audiences.  Milton A. Fruchtman (producteur américain), Leo Hurwitz (réalisateur blacklisté par le maccarthysme) et de leur équipe. Ils ont filmé les audiences pendant quatre mois. Comment ont-ils travaillé ? Où étaient placées les caméras ? Qui sélectionnait les prises et laquelle des quatre caméras était préférée pour transmettre soit les accusations du procureur Gideon Hausner (4), soit les réactions des juges, celles d’Eichmann ou des victimes qui ont échappé à l’holocauste ? Williams a donné un angle très intéressant : filmer ceux qui filmaient le procès.

C’est en persuadant David Ben Gourion, Premier Ministre à l’époque, et les juges que Fruchtman pourra installer ses caméras dans la salle d’audience (5). Cachées dans une double paroi, elles répondaient alors aux inquiétudes (trop voyantes, trop bruyantes) qui avaient mené au premier refus. Fruchtman savait qu’il ne pouvait y avoir un deuxième refus. Par ailleurs, il savait aussi que cette télédiffusion allait faire date dans l’Histoire et qu’il fallait absolument faire entendre la voix des rescapés de l’holocauste, si longtemps étouffée, peu ou pas écoutée voire mise en doute. Malgré les menaces de mort et l’audimat plus captivé par le voyage de Gagarin dans l’espace et l’invasion des Américains à Cuba dans la Baie des Cochons, Fruchtman ne se décourage pas. Il surmonte les problèmes. Son but : capter scrupuleusement les réactions d’Eichmann, enfermé dans son box vitré et blindé et les montrer à la face du monde. Filmer afin que le dialogue soit entamé partout, car la barbarie est l’affaire de tous et il nous faut « apprendre ». Hurwitz veut absolument saisir le moment où Eichmann va détourner un regard face à l’horreur indicible qu’il a perpétré, montrer une réaction, aussi infime soit elle. Or, l’équipe télévisée filme l’impassibilité de ce bourreau cravaté aux allures de monsieur tout-le-monde, tordant à peine une lèvre en regardant les images insoutenables. Williams filme les réactions de l’équipe, le malaise qui s’installe au fil des jours, les tensions entre Fruchtman et Hurwitz, rôles superbement interprétés par Martin Freeman et Anthony LaPlagia.

En 1961, si la caméra devait être le prolongement des yeux d’Hurwitz afin que nous puissions « apprendre », aujourd’hui la caméra de Williams nous replonge dans une époque qui nous fait encore frissonner d’horreur. Mais par delà les émotions que ce film suscite, nous devrions nous interroger, si nous avons réellement compris et appris de ce procès. D’autres bourreaux, d’autres tortionnaires agissent actuellement en toute impunité. Pire encore, nous savons, nous voyons, mais il ne se passe rien.

Sorti en 2016, ce film a été commandé par la BBC pour le 70e anniversaire des commémorations de la libération des camps d’Auschwitz et Birkenau.

Le Peabody Award a été décerné à Milton Fruchtman pour la production de son film sur le procès d’Eichmann en 1961.

 

Notes

(1) « L’accusé Eichmann a été enlevé dans une rue de Buenos Aires, le 11 mai 1960. Il a été maintenu prisonnier durant neuf jours dans une villa un peu isolée de la capitale argentine. Le 20 mai, revêtu d’un uniforme de steward d’El Al, il est emmené vers un avion de la compagnie. Il est drogué et passe les contrôles de police locaux soutenu par ses « collègues » comme s’il était en état d’ébriété. Le lendemain Eichmann arrive en Israël. »

Source : Claude Klein, « Le cas Eichmann – vu de Jérusalem » – page 162-163

(2) « Il reste que le jugement d’Eichmann en Israël s’impose, en particulier compte tenu du fait qu’aucun pays ne demanda son extradition (l’Allemagne fédérale s’en est soigneusement abstenue, nonobstant les éventuelles difficultés techniques d’une procédure d’extradition, en l’absence de traité entre les deux pays). De plus, aucun procès de responsables de la Shoah n’avait encore été organisé. A Nuremberg, la question de l’extermination des Juifs était presque totalement absente, elle n’apparut alors que comme un appendice de l’ensemble jugé. »

Source : Claude Klein, « Le cas Eichmann – vu de Jérusalem » – page 63

« Cette inexistence d’un tribunal international est d’ailleurs l’une des raisons qui, en 1960, au moment de la capture d’Eichmann, ont amené de nombreux observateurs à accepter la légitimité de la compétence d’un tribunal israélien. Il fallut ensuite attendre plusieurs décennies pour que des organes juridictionnels internationaux se missent en place : le tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie, le tribunal pour le Rwanda et enfin, en 1998, le Statut de Rome de la Cour pénale internationale. »

Source : Claude Klein, « Le cas Eichmann – vu de Jérusalem » – page 183-184

(3) Adolf Eichmann est accusé comme suit :

Détail du crime :

(a) en collaboration avec d’autres personnes, l’accusé a, durant la période de 1939 à 1945, causé la mort de millions de Juifs, en sa capacité de responsable de l’exécution du plan nazi connu comme « la solution finale du problème juif ».

(b) Immédiatement après le déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale, l’accusé a été nommé chef du département de la Gestapo à Berlin, dont la tâche était de localiser, déporter et exterminer les Juifs d’Allemagne et des autres pays de l’Axe, ainsi que les Juifs des pays occupés.

c) Les instructions pour l’exécution du plan d’extermination en Allemagne étaient données par l’accusé, directement aux commandants locaux de la Gestapo, alors qu’à Berlin, Vienne et Prague, les instructions étaient données par l’accusé aux autorités centrales dont l’accusé était personnellement responsable jusqu’à leur liquidation vers la fin de la Seconde Guerre mondiale.

(f) En collaboration avec d’autres personnes, l’accusé a assuré l’extermination des Juifs avec – entre autres moyens – leur meurtre dans des camps de concentration dont le but était l’extermination de masse, les camps les plus importants étant :

– Auschwitz : des millions de Juifs furent exterminés dans ce camp entre 1941 et la fin du mois de janvier 1945, dans des chambres à gaz, des crématoires, ainsi que par la pendaison ou l’exécution par balles. L’accusé a ordonné au commandant du camp d’utiliser le gaz connu comme Zyklon B. En 1942 et 1944, l’accusé a assuré l’approvisionnement d’une quantité de gaz pour l’extermination des Juifs.

Source : Claude Klein, « Le cas Eichmann – vu de Jérusalem » – page 84-85

(4) Gideon Hausner est connu pour son réquisitoire dont voici un extrait :

« Me trouvant devant vous, juges d’Israël, pour mener l’accusation d’Adolf Eichmann, je ne suis pas seul. A mes côtés se trouvent six millions d’accusateurs. Mais ils ne peuvent pas se lever ni pointer un doigt accusateur vers celui qui est assis ici et crier « j’accuse », et cela parce que leurs cendres sont entassées dans les collines d’Auschwitz et les champs de Treblinka, elles sont répandues dans les forêts de Pologne. Leurs tombes sont dispersées dans toute l’Europe. Leur sang crie, mais leurs voix ne peuvent être entendues. C’est pourquoi je parlerai pour eux et c’est en leur nom que je vais présenter ce terrible acte d’accusation. »

Source : Claude Klein, « Le cas Eichmann – vu de Jérusalem » – page 87

(5) « Il fallait une salle appropriée au procès : or à l’époque, il n’y en avait pas…A cette époque, la municipalité avait projeté et entamé la construction d’une salle de théâtre de 750 places, dont l’achèvement fut accéléré : Beth Haam, « la maison du peuple ». C’est donc le procès Eichmann qui allait inaugurer cette salle. La cour fut placée sur l’estrade, et le public dans la salle et au balcon. A ceux qui avancèrent que l’on se croyait au théâtre, il est facile de répondre que cette salle, effectivement conçue comme une salle de théâtre, n’avait été que provisoirement affectée à une autre fonction. »

Source : Claude Klein, « Le cas Eichmann – vu de Jérusalem » – page 73-74

 

Pour en savoir plus :

Henry Rousso, « Réflexions sur un procès historique », introduction à H. Rousso (dir), Juger Eichmann, Jérusalem, 1961, Paris, Mémorial de la Shoah, 2011.

 

Barbara Stangneth, Eichmann vor Jerusalem

Hanna Yablonka, The state of Israel vs Adolf Eichmann, 2001

lien avec le site de Stefan Hill, le photographe du film : http://www.steffanhill.com/index/I0000PFlDjc1UT4w

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AZF, 10 ans après…

Dix jours après l’attentat des Twin Towers de New York (USA), Toulouse vivait une catastrophe industrielle sans précédent. Le 21 septembre 2001, à 10h17, vingt et une personnes trouvaient la mort dans l’usine chimique d’AZF (Groupe Total) suite à une explosion. Dix autres personnes décédaient à l’extérieur de l’usine. Bilan de la catastrophe : 31 morts, des milliers de personnes blessées et des dizaines de milliers de bâtiments éventrés, détruits, ainsi que des milliers de logements sans fenêtres.

AZF 10 ans apres

21 septembre 2011, Toulouse commémore les dix ans de l’explosion d’AZF sur le site de l’usine détruite. La tour emblématique de l’usine a été photographiée avant sa destruction (28 novembre 2004). Aujourd’hui les salariés replongent dans les souvenirs, pour certains ce sont encore des moments très douloureux. Crédit photographique : © 2011 Véronique Samson.

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Dix ans après, l’amertume, la déception et l’émotion sont palpables. Les raisons de l’explosion dans l’atelier des nitrates ne sont toujours pas connues. Les salariés ont entendu deux explosions, or le tribunal de première instance, n’a reconnu qu’une seule explosion. Beaucoup d’hypothèses ont été exposées allant de l’arc électrique à l’attentat (n’oublions pas que l’explosion s’est produite 10 jours après l’attentat du World Trade Center et que cette piste était la plus facile dans ce contexte). Les salariés se sont sentis attaqués, abusés par la presse, la rancœur est grande. Aujourd’hui encore, il existe beaucoup de dissensions entre anciens salariés AZF, riverains et municipalité. Les salariés commémorent certes sur le site mais déposent leurs gerbes devant leur stèle. Comme on le voit, les blessures sont à vif.

A quelques centaines de mètres du site d’AZF et du lieu officiel de commémoration, les Sinistrés du 21 sont rassemblés au rond point du 21 septembre et brandissent des drapeaux syndicalistes. Ils n’ont pas voulu participer à la commémoration officielle organisée par la Mairie de Toulouse. Par contre, le collectif des riverains Plus jamais ça, était présent avec Pierre Cohen, Pierre Izard et Martin Malvy pour déposer une gerbe de fleurs au pied de la stèle érigée à la mémoire des 31 morts.

les salariés d'AZF en 2011

Serge, Roger, Jean, Pierre, et deux autres collègues de l’ancienne AZF posent devant leur propre photographie noir et blanc réalisées par Patrick Baggi avant la destruction de la tour emblématique. 10 ans après, les plaies ne sont pas encore tout à fait refermées.  Crédit photographique : © 2011 Véronique Samson.

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Mais pour tous, le combat continue. Si le procès qui a eu lieu fin 2009 n’a rien donné puisqu’une relaxe générale a été prononcée au bénéfice du doute, tous espèrent que le procès en appel du 3 novembre 2011 viendra apaiser la situation.